Depuis le 12 mars, j'appartiens à la mission d'information sénatoriale sur la politique en
faveur des jeunes. Cette mission a rendu son rapport, qui sera publié demain et qui a fait l'objet d'un grand débat au Sénat mercredi 27 mai.
J'ai pris une part active à ce débat : j'ai choisi d'intervenir sur l'apprentissage et l'emploi des jeunes.
J'ai défendu trois idées:
- l'apprentissage ne doit pas être galvaudé : il doit rester une filière d'excellence.
- l'Etat doit s'engager et recruter maintenant 100 000 emplois jeunes et pour cela renoncer à la défiscalisation des heures supplémentaires.
- Il ne faut pas céder à l'idée que les jeunes doivent automatiquement se diriger vers les métiers sous tension pour régler la question du chômage des
jeunes. Les entreprises de ces secteurs doivent aussi rendre ces métiers attractifs pour ces jeunes.
Voici le texte de mon intervention. Je mettrai bientôt en ligne la vidéo correspondante.
Au plaisir de recueillir vos commentaires.
Mercredi 27 mai –Politique en faveur de la jeunesse
MARTIAL BOURQUIN
C'est avec une forte attente que j'ai rejoint le rang des parlementaires membres de cette mission d'information, qui s'est
donné pour tâche de relever une gageure : comment mettre un terme à l'exception française qui veut que le taux de chômage des jeunes soit deux fois supérieur à la moyenne nationale ? Je
félicite la présidente et le rapporteur pour la qualité de leurs travaux.
Deux mois après le début des auditions proposées, je viens devant vous habité de la même obsession mais hanté aussi d'un
certain nombre de craintes, que je souhaite vous soumettre.
Le rapport, dans sa première mouture, consacrait de très nombreuses pages au récent discours du Président de la République sur
l'apprentissage...
Il s'agit certes là d'une filière d'excellence, efficace, qui mérite d'être valorisée, mais que nous devons nous garder de
dénaturer par une montée en puissance trop rapide et sans lien avec les entreprises. L'apprentissage doit rester une formation d'excellence. Attention à ne pas la galvauder.
Deux autres écueils sont à éviter. Un effet d'aubaine, tout d'abord, pour des entreprises qui n'auront pas la capacité en si
peu de temps d'accueillir ou de former qualitativement des jeunes mais bénéficieront d'une main-d'oeuvre sous-payée. J'y vois surtout une tentative pour le Gouvernement de se dégager de ses
responsabilités en transférant sur les régions une très forte augmentation du nombre de jeunes à insérer, sans se préoccuper de la qualité de l'apprentissage. On court au-devant de déboires avec
un taux de rupture de contrat important.
L'État, ensuite, doit prendre toute sa part dans ce combat. Le rapporteur évoquait avec réserve que la mission n'est pas
hostile à un possible recrutement de jeunes dans le secteur non marchand. Le secrétaire d'État à l'emploi a fait lui aussi, lors de son audition en mission, acte de non-hostilité. J'irai, pour ma
part, plus loin, car c'est là une proposition phare, que les sénateurs socialistes soutiennent sans ambigüité et veulent voir se concrétiser le plus vite possible. Y a-t-il une réelle volonté
politique de mettre en oeuvre cette préconisation ?
Monsieur le Haut-commissaire, plusieurs faits me font douter que l'emploi des jeunes soit aujourd'hui une priorité.
La défiscalisation des heures supplémentaires coûte 4,3 milliards à l'État et empêche 90 000 personnes de
rentrer sur le marché du travail.
M. Jacques
Mahéas. - Très bien !
M. Martial
Bourquin. - Avec cette somme, nous aurions eu les moyens de créer
300 000 emplois-jeunes.
M. Jacques
Mahéas. - Tout à fait !
M. Martial
Bourquin. - Ce rapport, même s'il n'y consacre que quelques lignes, reconnaît quelques
mérites au dispositif qui a permis l'insertion professionnelle et sociale de 350 000 jeunes. Nous croyons qu'il est tout à fait souhaitable de se servir de cette expérience, d'améliorer
la qualité des tutorats et des formations inhérentes et de relancer massivement le dispositif.
Deuxième exemple, la révision générale des politiques publiques. Depuis juin 2007, plus de
100 000 postes ont disparu de la fonction publique. Là encore, cette réserve d'emplois fait cruellement défaut à nos territoires. Elle aurait pu être pour partie proposée à des jeunes
peinant à s'insérer. D'autant plus que d'autres préconisations du rapport, comme le dédoublement des classes de CP ou la création d'un service public de l'orientation, que nous soutenons,
nécessitent des femmes et des hommes qualifiés. (Mme Raymonde Le Texier, présidente de la mission, applaudit)
Nous ne sommes pas avares de propositions, et nous espérons que l'urgence et la gravité de la situation vous conduiront à les
examiner de près.
Nous proposons dès maintenant le recrutement et la formation de 100 000 emplois-jeunes dans le secteur non marchand,
ce qui aura des effets immédiats sur la croissance et la consommation.
Nous proposons la création d'un service public de l'orientation, assorti de la formation et du
recrutement de conseillers d'orientation. Avec quels moyens, me direz-vous ? L'Unedic vient d'annoncer 600 000 chômeurs de plus en 2009. N'est-il pas temps de mettre un terme à la
défiscalisation des heures supplémentaires ? Nos concitoyens, les plus jeunes en particulier, n'ont pas à faire les frais d'un entêtement devenu intenable. (Applaudissements à gauche ; Mme Raymonde Le Texier, présidente de la mission, applaudit)
Mme
Sylvie Goy-Chavent. - Ce n'est pas le problème !
M. Martial
Bourquin. - Comment donc ! Quand, dans une
entreprise, des intérimaires sont renvoyés, des salariés licenciés et qu'on continue à faire faire des heures supplémentaires, ça ne va pas et c'est ressenti comme une grande injustice !
(Applaudissements à gauche)
Ce rapport fait la part belle à une théorie sur le papier très séduisante : celle des métiers en tension. D'un côté, des
secteurs économiques qui peinent à trouver des candidats à l'emploi durable ; de l'autre, des jeunes qui n'arrivent pas à trouver du travail : la tentation est grande de rapprocher les
deux pour que ces jeunes s'orientent massivement et mécaniquement vers ces secteurs demandeurs de main-d'oeuvre.
Je souhaite que nous brisions les tabous -le rapporteur vient de le faire tout à l'heure- et nous interrogions enfin sur les
raisons pour lesquelles ces métiers ne sont pas suffisamment attractifs. Je regrette, à ce titre, que le rapport ne rappelle pas que les entreprises concernées ont également une responsabilité.
Certaines proposent des salaires insuffisants, des conditions de travail difficiles, recourent massivement aux contrats précaires, n'assurent aucun tutorat ou formation réelle, ne prennent pas en
compte les difficultés de logement ou de transports et se plaignent de ne trouver personne !
La Fédération des Travaux Publics a engagé avec succès des mesures concrètes pour fidéliser ses employés ; c'est un
exemple à suivre.
En contrepartie de la TVA à 5,5 % dans la restauration, les entreprises doivent s'engager à revaloriser les rémunérations
et les conditions de travail afin de rendre plus attractifs ces métiers passionnants et de haute technicité. Je propose que l'État signe avec la filière une charte portant sur l'emploi et la
formation des jeunes. C'est l'occasion de passer du discours aux actes !
Le taux de chômage des 16-25 ans atteint 21,2 % ; ils seront 600 000 de plus
en septembre sur le marché de l'emploi... Dans les quartiers sensibles, nombre de jeunes ont le sentiment de n'avoir aucun avenir. Les Français sont 51 % à déclarer ne pas faire confiance à
la jeunesse. Elle est pourtant l'avenir de notre société, son travail financera nos retraites et alimentera la croissance ! Notre responsabilité est grande, et notre mission ne fait que
commencer. Nous devons faire de l'emploi des jeunes une urgence nationale. Il est temps d'agir. (Applaudissements à
gauche)